Libre-arbitre et libre-choix : plus de liberté signifie-t-il moins de risque ?

Valentine Erné-Heintz,

Maître de conférences en Sciences économiques

Université de Haute Alsace

Le risque est indissociable de la liberté des individus. Toutefois, le risque induit une relation à autrui car il replace l’individu dans un groupe. Ainsi en est-il avec le tabagisme qui se décline dorénavant en tabagisme actif et passif. En d’autres termes, le choix du niveau de risque est aussi le reflet d’un rapport de dépendance entre celui qui possède la technologie ou la substance (donc les informations y afférent) et celui qui l’utilise ou la subit. Ce consentement repose sur la doctrine de l’autonomie de la volonté individuelle. Or, cette dernière ne peut être réelle que si l’individu dispose d’informations suffisantes. Dans le cas contraire, il y aurait vices du consentement. D’ailleurs, les campagnes d’information des pouvoirs publics visent à combler ce manque via des exigences de transparence et/ ou de traçabilité. En quelque sorte, l’acceptation d’un niveau de risque repose sur le choix et sur la volonté de l’individu. A défaut, le risque est subi et considéré comme non acceptable : l’effet transport d’un pesticide, le nuage de Tchernobyl, la contamination des eaux souterraines par les résidus de produits pharmaceutiques, etc. Toutefois, ces éléments font référence à un mode de vie. Il y aurait acceptation tacite d’un niveau de risque. De ce fait, l’acceptation individuelle d’un même risque diffère parfois d’une acceptation collective. D’où la difficulté à définir le contenu du bon niveau de risque. La place accordée au risque est alors le résultat d’une négociation implicite qui prend forme à travers une norme, une interdiction, une valorisation. Il y a dans cette démarche la volonté d’introduire de la stabilité (prévention) dans un processus instable par définition (risque). La mise en place de règles ou de procédures permettent d’encadrer le risque. Ainsi, en est-il par exemples, de certaines pratiques sportives individuelles (ski, alpinisme, saut en parachute …) via la nécessité d’obtention de licences ou encore pour des substances pharmaceutiques et chimiques via une autorisation de mise sur le marché.

Cependant, l’association du risque et de l’information a créé l’illusion du risque zéro. Sur le plan médical par exemple, la science apporte des réponses à certaines épidémies : la découverte de vaccins, puis leur diffusion, n’est pas sans conséquence sur une amélioration du bien-être des individus : baisse de la mortalité infantile, allongement de la durée de vie après la retraite, détection plus précoce des maladies et prise en charge plus efficace. Des outils high-tech comme les bracelets de l’entreprise FitBit qui mesurent le rythme cardiaque, analysent le sommeil et calculent le nombre de pas effectués dans une journée. La perception du risque médical est modifiée. Il n’y a qu’un fil entre la production de cette information et la transmission d’une alerte à son médecin traitant.

Le droit à l’information institutionnalise la supériorité du libre-choix individuel. Pourtant, l’exigence de traçabilité traduit une demande de contrôle. Le secteur alimentaire illustre parfaitement cette quête de procédures et de certifications. Pour le philosophe Gilles Deleuze (« Post-criptum sur les sociétés de contrôle », Pourparlers, Paris, Editions de Minuit, 1990, pp.240-247), ce n’est pas moins une société de contrôle qui est en passe de se construire à travers le contrôle des flux de circulation : l’information devient le support de ce contrôle et de cette exigence de sécurité. En d’autres termes, l’individu veut redevenir maître de son choix. La multiplication des systèmes de couverture et de mécanismes de prévention a dépossédé l’homme du choix, de sa liberté. Les recommandations et les injonctions d’agir ont envahi le quotidien : mettre sa ceinture, manger cinq fruits et légumes par jour, arrêter de fumer, installer un détecteur de fumée, réduire sa vitesse de conduite … L’environnement devient obsédant voire instigateur de craintes multipliées. Le plaisir d’agir sans réfléchir devient synonyme de perte de contrôle. Le principe de précaution n’a-t-il pas été interprété comme une entrave à la liberté d’entreprendre ? Et ce, au nom d’un principe d’innovation raisonnable (proposition de loi constitutionnelle n°2293) ?

De ce fait, la demande de transparence peut s’interpréter comme une volonté de reprendre le pouvoir de décision, du passage à l’acte. La culpabilité induite par les divers interdits envisage l’individu comme un robot automatique qui agit en répétant des comportements préprogrammés selon les circonstances. L’addiction à la maîtrise du risque devient presque une pathologie du XXe siècle. D’ailleurs, dans cette volonté de réduire le risque, on retrouve ici le modèle des addictions dit d’ASP (anticipatoire, soulageant, permissif) des psychologues Beck et al. (1993) : je n’ai pas mis ma ceinture en raison d’une conviction anticipatoire (« c’est la dernière fois »), soulageante (« j’aurai été en retard ») et permissive (« ce n’est pas si grave »). La demande de transparence constitue une réponse à l’automatisation des choix (qui évite de réfléchir à son propre niveau de risque). En d’autres termes, l’homme veut reprendre le pouvoir ; ce n’est ni plus ni moins une révolte de la pensée fugace contre la pensée rationalisée. L’homme recherche le risque et l’accepte. Traditionnellement, pour éviter la tentation du dessert, l’homme s’interdisait d’entrer dans une pâtisserie : il se méfiait de lui-même et de la spontanéité de ses choix : la prise de risque était devenue une action condamnable car l’individu aura cédé à son envie voire succombé à la tentation … Cette fois-ci, il accepte de courir le risque.

Dans cette modernité, l’homme a été inhibé par des interdits pour éviter les faux-pas, les conduites à risque. Se réapproprier le choix est alors une étape pour changer le regard sur sa capacité à décider. L’addiction à la sécurité et aux mécanismes de protection est devenue une contrainte à laquelle il s’est trouvé enchaîné. La redécouverte du processus d’arbitrage passe par une reconquête de sa propre volonté, de son self-control. C’est ainsi que l’on peut également interpréter le refus de la vaccination obligatoire : elle est une atteinte à son intégrité tant physique que morale et à sa liberté de conscience. En définitive, il s’agit bien d’autonomie. Il suffit d’un clic pour trouver son trajet : le résultat est instantané dès lors que l’on a son Global Positioning System (GPS). La délégation du processus décisionnel à des organes extérieurs a déresponsabilisé l’individu : il n’a plus besoin de penser à sa propre intégrité. L’homme est ainsi devenu passif et dépendant de la technique. Le philosophe américain Matthew Crawford (Eloge du carburateur, éd. La Découverte, 2014) insiste sur le besoin de reconquérir sa self-reliance pour réapprendre à se débrouiller et prendre conscience de notre dépendance aux choses et aux autres. L’idée du  do it yourself  permet de retrouver le sentiment d’avoir accompli quelque chose et de retrouver sa liberté. Choisir c’est exister au sens de « faire un saut » selon le philosophe et précurseur de l’existentialisme Soren Kierkegaard (1844). Or le choix révèle une capacité de s’émanciper, de s’informer et d’arbitrer. Choisir le bon niveau de risque signifie assumer son « moi » dans un panier de possibilités et accepter d’être responsable de son choix. Seulement, il subsistera toujours ce doute : ai-je fait le bon choix ? L’homme est condamné à croire que oui, et cette certitude toute subjective sera sa vérité. Autrement dit, l’homme n’a pas peur du progrès ou de ses potentialités, il s’angoisse quant à la difficulté à faire le bon arbitrage.

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