L’INTERVIEW DU MOIS

Serge Tisseron, président fondateur de l’IHMEC (Institut pour l’Histoire et la Mémoire des Catastrophes)

Serge Tisseron est docteur en psychologie habilité à diriger des recherches à l’Université Paris VII Denis-Diderot, psychiatre et psychanalyste. En 2013, il a obtenu un Award de la Family Online Safety Institute (FOSI) à Washington « for outstanding achievement » en reconnaissance de ses travaux et notamment sur le site memoiredescatastrophes.org, unique en son genre en Europe.

 

Comment en êtes-vous venu à créer l’IHMEC en 2008 ?

Mon premier objet de travail, à la fin des années 1980, a porté sur les secrets de famille. Je me suis intéressé à ceux qui résultent de situations traumatiques personnelles, comme un avortement ou un suicide, mais aussi à ceux qui sont en lien avec des catastrophes naturelles ou sanitaires. Et je me suis aperçu que quand un événement traumatique privé ne peut pas être raconté et qu’il est gardé secret, la catastrophe qui l’a provoqué l’est aussi. Les catastrophes naturelles jouent ainsi le même rôle dans les collectivités que les drames dans les familles : il est difficile, voire impossible de les évoquer, et l’idée s’impose même parfois que « moins on en parle, mieux cela vaut ». En plus, ce silence se justifie aussi parfois par des raisons économiques : ne pas faire peur aux investisseurs, aux touristes. Mais ce silence sur les catastrophes est contre-productif. Une entreprise peut, par exemple, se réimplanter sur les lieux même d’un glissement de terrain 50 ans auparavant, et risquer la catastrophe à son tour. Sans compter les souffrances liées à des catastrophes dont certains aimeraient parler, mais avec le risque de choquer leur communauté qui a préféré le silence.

Sur cette lancée, je me suis intéressé à l’importance de la mémoire dans la construction de la résilience, qui est la capacité de faire face à des événements traumatiques et de se reconstruire après eux. Je me suis aperçu que les personnes auxquelles on a caché une catastrophe ont plus de difficultés à affronter elles-mêmes de nouvelles catastrophes.

Et petit à petit, j’en suis venu à l’idée qu’il est essentiel de favoriser tout ce qui favorise la mémoire, parce que cela contribue à la construction de la résilience collective. Mon livre La Résilience (PUF, 2007) a attiré l’attention du MEDDE (Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie) qui m’a encouragé à monter un projet dans ce sens. C’est ainsi que j’ai fondé l’IHMEC qui a créé, le 13 février 2012, le site Internet Memoiredescatastrophes.org, la mémoire de chacun au service de la résilience de tous. Le MEDDE continue à nous accompagner financièrement pour ce site.

 

Quelles sont les activités de l’IHMEC ?

Le but essentiel de l’IHMEC, c’est la création et la maintenance du site mémoiredescatastrophes.org qui accueille tous les témoignages, écrits, sonores et visuels, sur des catastrophes survenues en France. Son objectif est de favoriser la résilience des communautés et des individus, en s’appuyant sur la mémoire des catastrophes du passé.

Il commence à être connu et intéresse de plus en plus les associations qui oeuvrent pour la protection des populations et les acteurs qui souhaitent construire une politique de prévention. En effet, en cas de catastrophe, ce sont les populations elles-mêmes qui devront gérer la situation. La meilleure façon d’y faire face, c’est d’y être préparé, et l’un des moyens d’y être préparé, c’est de connaître les catastrophes proches ou semblables, et la manière dont les générations précédentes y ont fait face. C’est autour de ces quatre thèmes  - prévention, résilience, catastrophes et mémoire -  que je suis invité à des colloques. C’est ainsi par exemple, que je suis intervenu, il y a quelques semaines, à Paris-La Défense sur le thème « Peut-on déjouer les catastrophes ? », et que j’interviens au Forum d’Information sur les Risques Majeurs (les IRISES 7) qui se tient à Marseille le 30 juin. Dans le même état d’esprit, l’IHMEC est partenaire du projet Memo’Risks, Ma ville se prépare,  avec l’association Prévention 2000. C’est un projet formidable dans lequel les élèves sont invités à témoigner sur des catastrophes survenues dans leur commune. L’objectif est de rétablir la communication autour des catastrophes, notamment entre les générations. Parler librement des catastrophes pour développer une culture du  risque.

 

Y a-t-il des mécanismes psychologiques communs aux individus dans la perception et la mémoire d’une catastrophe ?

Oui, tout à fait. Par définition, une catastrophe est un événement qui n’a pas été prévu ou dont l’intensité dépasse les prévisions. Les mesures de protection mises en place sont dépassées (digues détruites ou submergées, etc.). Mais il faut comprendre que c’est exactement la même chose pour les protections psychiques de beaucoup d’habitants des régions concernées. Elles aussi sont dépassées. Dans une catastrophe, les acteurs sont submergés de sensations et d’émotions d’une intensité exceptionnelle - peur, angoisse, images (« je n’ai jamais vu cela ») – qu’ils mettent le plus souvent « de côté » dans un coin de leur esprit afin de parer au plus pressé, notamment de sauver leur vie et celle de leurs proches. La population « fait face ». Mais après la catastrophe, un certain nombre d’habitants se dépriment, se mettent à avoir des angoisses inexplicables ou à faire des cauchemars. Tout ce qui a été « mis de côté » dans un coin de leur esprit pour faire face à l’urgence leur revient à partir du moment où il n’y a justement plus d’urgence. C’est ce qu’on appelle la mémoire émotionnelle de l’événement. Ces personnes sont épisodiquement replongées dans les terreurs passées qu’elle semblaient pourtant avoir bien gérées sur le moment, mais qu’elles avaient en réalité repoussées « sous le tapis » afin de gérer l’urgence. Pour elles, dans ces moments, le  passé et le présent sont confondus. Cela les perturbe beaucoup, mais perturbe aussi leur entourage, et notamment leurs enfants, qui ne comprennent rien à ces moments et peuvent même parfois s’en croire responsables alors qu’ils n’y sont évidemment pour rien.

Pour dépasser cette mémoire émotionnelle qui bouleverse à la fois celui qui en est submergé et ses proches, il faut favoriser sa conversion en mémoire narrative : mettre des mots sur ce que l’on a vécu, sur les sensations et les émotions, prendre du recul. C’est l’objectif principal du site Memoiredescatastrophes.org, la mémoire de chacun au service de la résilience de tous. Les premiers qui témoignent donnent des mots à ceux qui n’en ont pas encore, leur permettent de sortir de leur isolement et de témoigner à leur tour. Memoiredescatastrophes.org  veut rompre les deux murs du silence qui se renforcent souvent mutuellement autour des catastrophes, l’un au niveau de l’individu et l’autre au niveau de la société.

 

Quels sont les principaux traits de ce corpus de témoignages que vous publiez sur mémoiredescatastrophes.org ?

Les témoignages sont très variés. Il y a d’abord la volonté d’être utile à la collectivité. La plupart des témoignages sont aussi inspirés par un souci de mémoire. Dans ce dernier cas, nombreux sont ceux qui passent par un tiers pour témoigner ou par une association.

Créer du lien, c’est l’idée de la résilience collective. Le site Memoiredescatastrophes.org, la mémoire de chacun au service de la résilience de tous veut contribuer à créer ce lien autour de la mémoire, individuelle et collective.

 

Propos recueillis par Myriam Buanic, rédactrice en chef du JAC

 

L’IHMEC recherche des bénévoles pour enquêter sur des catastrophes qui ont eu lieu.

Institut pour l’Histoire et la Mémoire des Catastrophes (Association loi 1901)

11, rue Titon

75001 Paris

Biographie de Serge Tisseron sur http://www.sergetisseron.com/biographie

http://www.developpement-durable.gouv.fr/

http://www.memorisks.org/actions.htm

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